lundi 9 novembre 2015

Les nombreuses difficultés de l’organisation d’un suffrage électoral


La constitution des listes électorales fut, comme on pouvait s’y attendre, une tâche administrative peu simple. La National League for Democracy (NLD) de l’opposante Aung San Suu Kyi ne s’est pas fait faute de dénoncer tous les errements (de l’omission de noms à l’inclusion de personnes décédées en passant par les erreurs de date de naissance…). Outre les inévitables tricheries, le manque de personnel, les difficultés du transport, les pannes informatiques diverses ou encore les désaccords entre les personnes chargées d’enregistrer les noms concernant le software à utiliser (Excel ou un logiciel fourni par l’International Federation for Electoral Systems – même si le problème semblerait plutôt se situer 30 cm derrière l’ordinateur) ont contribué à cet état de fait.

Plus grave, de nombreuses personnes seront privées de leur droit de vote. Tout d’abord, une partie de la minorité musulmane (Rohingyas), n’étant pas considérée comme de nationalité birmane, n’aura pas le droit de voter, ce qui exclut grosso modo un million de personnes du suffrage. Ensuite, la Birmanie est toujours en état de guerre civile dans certaines régions périphériques. Les régions en guerre ne pourront donc pas voter, ce qui écarterait quelques 4 millions d’électeurs. 600 villages, notamment dans les Etats Shan, Kachin et Kayin sont ainsi exclus du scrutin, soit beaucoup plus que lors des élections de 2010 (478 villages exclus). Les partis représentant ces ethnies sont évidemment désavantagés, car les villages exclus sont probablement ceux où leurs scores auraient été les plus importants.



Annulation des élections dans les Etats en guerre (source des données : Myanmar Times)

La campagne ne s’est pas déroulée sans heurt, bien évidemment, mais dans l’ensemble, des débats ont pu s’engager, sans censure. Bien sûr, un candidat de la NLD a été agressé à coups de machette, un véhicule du même parti attaqué à la catapulte, et des coups de couteaux ont été échangés dans divers endroits, mais dans l’ensemble, les incidents violents ont été d’ampleur modérée. Les rumeurs, en revanche, comme toujours en Birmanie, ont été bon train. Les peurs aussi : notamment, la crainte d’une annulation pure et simple des résultats des élections (comme en 1990) pourrait inciter certains électeurs à ne pas se déplacer. Les militaires ont pourtant assuré que les résultats seront maintenus, quels qu’ils soient, et il est probable que ce sera le cas.

La démarche de vote peut se révéler compliquée : de nombreux villages, d’accès difficile, sont fort éloignés des centres de vote. Il n’est pas certain que leurs habitants entreprendront le voyage. Le vote lui-même n’est pas simple : les électeurs devront voter trois fois (Chambre haute, Chambre basse et parlements ou assemblées régionales). Le manque d’éducation politique, tout comme l’illettrisme, risque de conduire à de nombreux suffrages invalides. Des observations réalisées lors d’ateliers d’apprentissage ou lors des élections anticipées pour certaines catégories de votants ont montré que les cas de scrutins invalides seraient probablement nombreux. Par exemple, le vote doit s’effectuer au moyen d’un tampon : or, de nombreux électeurs utilisent un stylo pour cocher la case. De même, un coup de tampon redoublé par maladresse invalidera le bulletin. Des ateliers ont été organisés et des spots télévisés ont été diffusés, mais un grand nombre de votants n’ont eu accès ni aux uns ni aux autres.

La vérification du scrutin est assurée par 10 500 observateurs – diplomates étrangers, Union européenne, membres de commissions internationales d’observation des élections et membres d’organisations internationales, mais aussi médias étrangers venus de 45 pays. Si la fraude (ou disons, pour faire pudique, les irrégularités) est quasi-certaine, on peut penser qu’elle sera toutefois relativement limitée et n’aura qu’un impact mineur sur le résultat global des élections. En revanche, il est probable que de nombreuses personnes (à commencer par les militaires) ne se sentiront pas libres de leur choix de vote, par peur de représailles.

Il est à craindre que, dans les campagnes, beaucoup, peu sensibilisés aux questions politiques, se désintéressent complètement des élections. Les petits partis, dont la base est locale, sont préoccupés par cette possible perte de représentativité. Pourtant, même si les observateurs se concentrent essentiellement sur la lutte entre NLD (opposition, présentée comme favorite) et USDP (parti au pouvoir, proche des militaires), le score des petits partis pourrait être bien plus important qu’attendu : ils sont proches de leurs électeurs et portent des préoccupations locales, voire ethniques. Ils sont connus des gens, à l’inverse de certains candidats de la NLD, « parachutés ». Dans les villes, la NLD devrait effectivement réaliser un excellent score. C’est plus compliqué dans les campagnes (70 à 80 % des électeurs), où le poids des solidarités ethniques et des militaires reste prépondérant et où les enjeux politiques ne dépassent pas le niveau local.

La Birmanie apprend la démocratie, mais aussi ses subtilités. Ainsi, de nombreux hommes politiques ont compris que le pouvoir ne résidait pas forcément dans le résultat des urnes, mais plutôt dans la détention de postes-clés. Comme le faisait remarquer l’excellent spécialiste de la Birmanie, Renaud Egreteau, il sera très important d’observer les répartitions de postes dans les mois à venir.

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