mardi 6 novembre 2018

Le nouvel Army Combat Fitness Test


Un sujet agite actuellement l’US Army : celui des tests d’évaluation de la condition physique. Le Département de l’Education Physique de West Point a en effet travaillé depuis 2013 sur un nouveau format de tests, qu’il vient de rendre public. L'Army Combat Fitness Test (ACFT), actuellement en phase d'évaluation, devrait être mis en œuvre en octobre 2020.

L’ancien Army Physical Fitness Test (APFT), en vigueur depuis les années 1980, était composé de trois tests (pour une histoire, passionnante, de ces tests, c’est ici) :
  • Un maximum de pompes en 2 minutes ;
  • Un maximum de sit-up (abdos de type crunch, mais en relevé complet) en 2 minutes ;
  • Une course de 2 miles.
Les grilles de résultats variaient suivant l’âge et le sexe. Le maximum, avec un peu d’entraînement, était atteignable par beaucoup.

Le nouveau test proposé se veut plus complet. Il entend aussi réduire les blessures. Il faut dire que sit-up et crunchs sont aujourd’hui (et même déjà naguère…) très critiqués par les médecins du sport. Même effectués correctement (ce qui est loin d’être toujours le cas, et plus encore lorsqu’on essaie d’en effectuer un maximum en un temps donné), les crunchs sont assez mauvais pour le dos. Surtout, il existe de bien meilleurs exercices pour travailler les abdos, bien plus complets.

Le nouveau ACFT, qui doit être effectué en 50 minutes (avec des pauses de 2 minutes entre chaque exercice), comprend :
  • Un lever de barre hexagonale, par trois fois en 5 minutes[1] ;
  • Un jeté de medecine ball derrière la nuque (3 essais possibles) ;
  • Un maximum de pompes en 3 minutes, en posant la poitrine et lâchant les mains à chaque pompe (ce qui, pour moi, au passage, est un excellent moyen d’être sûr que les pompes sont effectuées complètement, et pas avec un balancier secourable du bassin et des épaules) ;
  • 5 X 25 mètres (1. Sprint, 2. En tractant un poids, 3. En pas chassés, 4. En portant des poids, 5. Sprint).
  • Suspendu à une barre de traction, effectuer un maximum de montées de genoux (jusqu’aux coudes) en 2 minutes.
  • Une course de 2 miles.
Il n’y aura qu’un seul barème, identique pour tous les âges et les sexes. On peut voir que les barèmes sont assez relevés, en ce qui concerne les maximums possibles. A première vue, l’Army estime que seuls 1 à 2% des évalués devraient les atteindre.

Les (nombreux) reproches qui lui sont adressés sont les suivants :
  • Contrairement à son objectif, le nouvel ACFT pourrait augmenter les blessures. Les critiques pointent le fait que les plafonds des anciens standards étaient atteignables par beaucoup de soldats, ce qui faisait leur fierté. Ce ne sera plus le cas avec les nouveaux standards, et ces critiques craignent donc que certains soldats ne dépassent leurs limites pour atteindre les maximums. Ils craignent aussi un effet inverse : que les soldats, découragés d’atteindre le maximum, se contentent d’atteindre les minimas sans plus chercher à développer leur condition physique. Les promoteurs du nouveau test arguent au contraire du fait que les soldats seront obligés de s’entraîner de façon plus complète. On peut également espérer que les soldats de l’Army sont aussi des sportifs qui ont à cœur de devenir meilleurs, tout simplement.
  •  Il est plus compliqué à mettre en œuvre car il demande plus de matériel. Effectivement, le précédent APFT ne demandait aucun matériel. C’est un argument qui porte. En même temps, que des unités disposent d’un peu de matériel de fitness ne paraît pas complétement aberrant, d’autant plus qu’il peut servir aux soldats à s’entraîner de façon plus complète tout au long de l’année. L’Army estime l’investissement à 20 millions de dollars, ce qui ne paraît pas non plus insurmontable, mesuré à l’aulne des budgets américains. Mais cette question du matériel revient souvent, avec parfois, en fond, une pointe de mépris viril pour des agrès qui font un peu « salle de gym ».
  •  Les critiques pointent aussi le fait que les soldats ne pourront pas s’entraîner fréquemment à ces exercices spécifiques. Ceci représente, à mon avis, une incompréhension de ce qu’est la préparation physique, qui est un tout. Il n’y a pas besoin d’équipements spécifiques pour s’entraîner au quotidien et le petit matériel peut être trouvé facilement, ce que fait n’importe quel sportif (avec un agglo et un set d’haltères, on peut déjà faire un sacré travail). D’ailleurs, l’Army a publié un très intéressant guide d’entrainement.
  •   Il est plus long à mettre en œuvre. L’ancien APFT permettait de tester une compagnie en 2 heures.
  • Un autre reproche qui lui est fait concerne l’entraînement : le nouveau ACFT demande de plus nombreuses qualités physiques, et le soldat n’aurait pas le temps de toutes les développer. Personnellement, je trouve cet argument un peu surréaliste, dans la mesure où un fantassin doit précisément avoir un physique complet, ce qui ne se limite pas aux pompes-abdos traditionnels.
  •  Le format de barème (le même pour tout le monde) déroute et paraît injuste. En effet, les plus gradés, plus âgés, risqueront de voir leur score diminuer au fil du temps (ce qui n’est d’ailleurs pas certain, comme le montre cet article). Comme l’explique cet article (à décharge), ce nouveau test implique de changer aussi les mentalités. Il s’agit d’inculquer une véritable culture du fitness.
  • Un reproche que je n’ai pas lu, et qui pourrait s’appliquer aussi au précédent test, est le manque de tests d’endurance. Seules la force, l’explosivité et la vitesse aérobie sont testées, certes dans des dimensions plus variées qu’avec le précédent test. Mais il faut reconnaître qu’avec la durée du test (50 minutes), l’endurance est indirectement testée : les soldats testeurs ont ainsi constaté qu’ils étaient loin de leur meilleur temps sur la course de 2 miles, qui intervient à la fin du test.

L’Army se laisse un an pour évaluer ce test dans les unités, notamment pour ajuster les barèmes. Nul doute qu’il fera couler autant d’encre que de sueur !


[1] Le choix d’une barre hexagonale, plutôt que la traditionnelle barbell a été critiqué. Il y a plusieurs raisons pour lesquelles les bar-hex sont moins populaires : le geste est beaucoup moins technique, ce n’est pas une épreuve en compétition d’haltérophilie. Mais une mauvaise exécution d’un lever de barbell peut occasionner des blessures graves, ce qui n’est pas le cas avec la barre hex (voir ici un excellent article sur la comparaison entre bar-hex et barbell).

lundi 9 novembre 2015

Les nombreuses difficultés de l’organisation d’un suffrage électoral


La constitution des listes électorales fut, comme on pouvait s’y attendre, une tâche administrative peu simple. La National League for Democracy (NLD) de l’opposante Aung San Suu Kyi ne s’est pas fait faute de dénoncer tous les errements (de l’omission de noms à l’inclusion de personnes décédées en passant par les erreurs de date de naissance…). Outre les inévitables tricheries, le manque de personnel, les difficultés du transport, les pannes informatiques diverses ou encore les désaccords entre les personnes chargées d’enregistrer les noms concernant le software à utiliser (Excel ou un logiciel fourni par l’International Federation for Electoral Systems – même si le problème semblerait plutôt se situer 30 cm derrière l’ordinateur) ont contribué à cet état de fait.

Plus grave, de nombreuses personnes seront privées de leur droit de vote. Tout d’abord, une partie de la minorité musulmane (Rohingyas), n’étant pas considérée comme de nationalité birmane, n’aura pas le droit de voter, ce qui exclut grosso modo un million de personnes du suffrage. Ensuite, la Birmanie est toujours en état de guerre civile dans certaines régions périphériques. Les régions en guerre ne pourront donc pas voter, ce qui écarterait quelques 4 millions d’électeurs. 600 villages, notamment dans les Etats Shan, Kachin et Kayin sont ainsi exclus du scrutin, soit beaucoup plus que lors des élections de 2010 (478 villages exclus). Les partis représentant ces ethnies sont évidemment désavantagés, car les villages exclus sont probablement ceux où leurs scores auraient été les plus importants.



Annulation des élections dans les Etats en guerre (source des données : Myanmar Times)

La campagne ne s’est pas déroulée sans heurt, bien évidemment, mais dans l’ensemble, des débats ont pu s’engager, sans censure. Bien sûr, un candidat de la NLD a été agressé à coups de machette, un véhicule du même parti attaqué à la catapulte, et des coups de couteaux ont été échangés dans divers endroits, mais dans l’ensemble, les incidents violents ont été d’ampleur modérée. Les rumeurs, en revanche, comme toujours en Birmanie, ont été bon train. Les peurs aussi : notamment, la crainte d’une annulation pure et simple des résultats des élections (comme en 1990) pourrait inciter certains électeurs à ne pas se déplacer. Les militaires ont pourtant assuré que les résultats seront maintenus, quels qu’ils soient, et il est probable que ce sera le cas.

La démarche de vote peut se révéler compliquée : de nombreux villages, d’accès difficile, sont fort éloignés des centres de vote. Il n’est pas certain que leurs habitants entreprendront le voyage. Le vote lui-même n’est pas simple : les électeurs devront voter trois fois (Chambre haute, Chambre basse et parlements ou assemblées régionales). Le manque d’éducation politique, tout comme l’illettrisme, risque de conduire à de nombreux suffrages invalides. Des observations réalisées lors d’ateliers d’apprentissage ou lors des élections anticipées pour certaines catégories de votants ont montré que les cas de scrutins invalides seraient probablement nombreux. Par exemple, le vote doit s’effectuer au moyen d’un tampon : or, de nombreux électeurs utilisent un stylo pour cocher la case. De même, un coup de tampon redoublé par maladresse invalidera le bulletin. Des ateliers ont été organisés et des spots télévisés ont été diffusés, mais un grand nombre de votants n’ont eu accès ni aux uns ni aux autres.

La vérification du scrutin est assurée par 10 500 observateurs – diplomates étrangers, Union européenne, membres de commissions internationales d’observation des élections et membres d’organisations internationales, mais aussi médias étrangers venus de 45 pays. Si la fraude (ou disons, pour faire pudique, les irrégularités) est quasi-certaine, on peut penser qu’elle sera toutefois relativement limitée et n’aura qu’un impact mineur sur le résultat global des élections. En revanche, il est probable que de nombreuses personnes (à commencer par les militaires) ne se sentiront pas libres de leur choix de vote, par peur de représailles.

Il est à craindre que, dans les campagnes, beaucoup, peu sensibilisés aux questions politiques, se désintéressent complètement des élections. Les petits partis, dont la base est locale, sont préoccupés par cette possible perte de représentativité. Pourtant, même si les observateurs se concentrent essentiellement sur la lutte entre NLD (opposition, présentée comme favorite) et USDP (parti au pouvoir, proche des militaires), le score des petits partis pourrait être bien plus important qu’attendu : ils sont proches de leurs électeurs et portent des préoccupations locales, voire ethniques. Ils sont connus des gens, à l’inverse de certains candidats de la NLD, « parachutés ». Dans les villes, la NLD devrait effectivement réaliser un excellent score. C’est plus compliqué dans les campagnes (70 à 80 % des électeurs), où le poids des solidarités ethniques et des militaires reste prépondérant et où les enjeux politiques ne dépassent pas le niveau local.

La Birmanie apprend la démocratie, mais aussi ses subtilités. Ainsi, de nombreux hommes politiques ont compris que le pouvoir ne résidait pas forcément dans le résultat des urnes, mais plutôt dans la détention de postes-clés. Comme le faisait remarquer l’excellent spécialiste de la Birmanie, Renaud Egreteau, il sera très important d’observer les répartitions de postes dans les mois à venir.

jeudi 5 novembre 2015

Les élections en Birmanie du 8 novembre 2015



Le 8 novembre prochain, se tiendront en Birmanie des élections nationales, ayant pour but de fournir des représentants aux deux chambres du Parlement (168 sièges pour la Chambre haute et 330 sièges pour la Chambre basse), ainsi qu’aux parlements régionaux. Un quart des sièges dans les deux chambres nationales sont réservés d’office à des militaires et ne sont pas soumis à l’élection. Les Parlementaires voteront ensuite en 2016 pour choisir le Président. Les postes de ministres de l’Intérieur, de la Défense et des Frontières sont réservés à des militaires.

(source : Myanmar Times)

93 partis, dont les deux tiers existent sur des bases ethniques (135 recensées en Birmanie), sont représentés par quelques 6200 candidats. Les deux grands partis en présence sont la National League for Democracy (NLD) d’Aung San Suu Kyi (opposante historique et prix Nobel de la Paix 1991) et l’Union Solidarity and Development Party (USDP) très proche des militaires.

Suu Kyi, membre du Parlement depuis 2012 et candidate à la Chambre basse, ne pourra pas se présenter à la présidence : la Constitution birmane interdit à une personne mariée à un étranger (ce qui fut le cas de Suu Kyi, mariée au Britannique Mickael Aris) ou qui ont des enfants possédant une nationalité étrangère (idem) de le faire – une cause rédigée presque sur-mesure, pourrait-on penser avec un peu de mauvais esprit. Briguant la présidence depuis de très nombreuses années, ayant consacré l’essentiel de son énergie, durant l’année 2015, à faire modifier l’article 59(f) de la Constitution, responsable de sa mise à l’écart de cette fonction, Suu Kyi a toutefois déclaré qu’elle dirigerait malgré tout le gouvernement et a fait comprendre qu’un Président issu de son parti n’aurait que peu de latitude, puisqu’elle se situerait « au-dessus » du Président. D’ailleurs, personne n’a été désigné, dans la NLD, pour exercer la présidence en cas de victoire. La démocratie, c’est compliqué pour tout le monde, n’est-ce pas.

De fait, la NLD capitalise énormément sur l’image et la popularité de Suu Kyi, qui reste immense en Birmanie, malgré les bémols de ces dernières années. La NLD appelle d’ailleurs à voter pour un parti (comprendre : celui de Suu Kyi) et non pour des candidats. L’USDP, vu le passif, présente évidemment la démarche inverse, et tente de s’appuyer sur ses candidats, tout en mettant en avant timidement les supposés bons résultats de sa gestion des affaires nationales : après tout, n’est pas grâce à lui que des élections vont se tenir ? N’est-ce pas grâce à l’USDP que la transition démocratique s’effectue en douceur ? Les sanctions n’ont-elles pas été levées ? Le Président Thein Sein délivre également, ces derniers temps, des messages propres à inquiéter une population qui craint avant tout le désordre, mettant en avant le chaos issu des révolutions arabes et, à rebours du slogan de la NLD (« Time for Change »), estimant que la Birmanie a assez changé : puisqu’elle est désormais une démocratie, que voudrait-on de plus ? Le communisme ? Au vrai, la menace communiste est une vieille rengaine des dirigeants birmans. Il n’est pas sûr qu’aujourd’hui, sa portée soit encore très efficace, dans un pays où la soif de changement est forte.

Pour les observateurs, la question principale est de savoir si la NLD remportera suffisamment de sièges (soit 67 % des sièges à pourvoir) pour obtenir une majorité, ou si – comme il est probable – elle devra rester dans l'opposition. Pour sa part, avec seulement un tiers des sièges, l’USDP pourrait gouverner, avec l’appui des militaires dont elle est issue. 

Je ne suis pas sûre que l'important soit vraiment là. La Birmanie a entrepris, depuis 2011, des réformes considérables, qu'il était difficile d'imaginer dix ans auparavant. Connaissant la brutalité et la paranoïa des militaires au pouvoir, il aurait été osé d'espérer un abandon progressif du pouvoir de leur part. C'est pourtant bien ce à quoi on assiste. Avec un peu de recul historique, on comprendra donc aisément que cette transition démocratique est exceptionnelle, tant elle se passe en douceur, et on ne peut que rester stupéfait de la rapidité de celle-ci. Certes, on pourra faire la fine bouche, comme le font (et c'est leur job) les ONG des Droits de l'Homme sur la réalité de la transition et les conditions du vote. On pourra, au lendemain du vote, constater les multiples irrégularités qui ne manqueront pas de se produire. On pourra aussi ironiser sur la réalité du changement, les mêmes restant plus ou moins en place. Mais ce serait faire preuve de courte vue : dimanche, il s'agira juste de constater que 33 millions de Birmans auront eu la possibilité d'aller voter, et que cette (r)évolution s'est produite sans effusion de sang.